Vous savez ce frisson qui précède l’ouverture du rideau ? C’est exactement ce que m’a fait ressentir Baby Jane à Broadway signé Ahava Soraruff. J’ai lu ce livre avec le bourdonnement de la ville en tête, comme si une salle obscure me retenait, rang après rang. Vous n’avez pas besoin d’aimer les paillettes des musicals pour y entrer : il suffit d’aimer les histoires qui mettent la lumière là où l’on n’ose pas regarder. Et celle-ci n’a rien d’un simple numéro d’ouverture.
Baby Jane à Broadway: Ahava Soraruff, une fiction qui griffe la scène
Le pitch se glisse dans votre oreille sans crier gare. Une comédienne au seuil de la trentaine, repérée enfant pour un rôle culte, revient à New York pour une reprise attendue. On lui propose de revisiter la légende de « Baby Jane », miroir cruel de sa propre trajectoire. Le récit alterne répétitions, confidences chuchotées dans les loges, et pages qui ressemblent à des didascalies. Ce mélange crée un trouble délicieux : sommes-nous dans une biographie maquillée ou dans un roman qui joue avec le vrai ? Soraruff laisse volontairement l’ambiguïté s’installer entre passé et présent, artifice et blessure.
Ce qui m’a frappé d’emblée, c’est la mécanique scénique du texte. Les chapitres s’ouvrent comme des tableaux, avec un décor précis, un contrechamp, puis un coup de noir. Les répliques cognent, les silences parlent. L’autrice maîtrise les marches et contre-marches d’une mise en scène intérieure : le plateau n’est plus seulement un espace de jeu, c’est un état d’âme. On entend presque la « ghost light » qui veille la nuit sur le théâtre. Le livre vous place là où l’actrice pose le pied avant d’entrer, au bord, entre vertige et désir.
Baby Jane à Broadway parle moins de la réussite que du prix à payer pour être regardé. On tourne les pages comme on se maquille : une couche après l’autre, jusqu’au noyau.
La voix narrative surprend par ses glissements. Par instants, elle tutoie l’héroïne, comme pour l’empêcher de fuir ; ailleurs, elle se cale à la troisième personne, froide et chirurgicale. Cette souplesse relève d’une véritable écriture polyphonique. Elle permet d’exposer les versions concurrentes d’un même souvenir : celui du metteur en scène, celui de la sœur restée en périphérie, celui de l’enfant prodige devenue femme. Le livre donne le sentiment qu’une troupe entière parle à travers un seul micro.
Baby Jane à Broadway: Ahava Soraruff, les thèmes en clair-obscur
Impossible de passer à côté de la quête d'identité. Qui sommes-nous quand le public a décidé qui nous devions être ? La performance comme carapace, l’enfance médiatisée comme cicatrice, le vieillissement sous projecteurs : tout est là. J’ai aimé la façon dont Soraruff refuse de trancher. Elle montre une héroïne lucide mais pas cynique, vulnérable sans complaisance. Le texte fouille le rapport au corps, à la voix, à ces gestes appris trop tôt et qu’il faut désapprendre pour se retrouver.
Le livre parle aussi de féminité en milieu hostile. Les auditions où l’on commande de sourire, les contrats qui exigent la docilité, les alliances entre femmes pour survivre : Soraruff capte le battement du pouvoir sans théoriser à outrance. Elle expose les micro-violences, la solidarité poisseuse, ces silences où l’on comprend tout. Dans cette jungle de rideaux et de néons, la sororité ne sort pas glorifiée, mais humaine, fragile, concrète.
Et Broadway, me direz-vous ? Ici, c’est un personnage entier. Les odeurs de poussière et de laque, les cafés pris debout, les agents au ton mielleux, les pas répétés jusqu’à l’ampoule : on y est. Les coulisses bruissent de rituels superstitieux, de rires qui déraillent, de trous de mémoire rattrapés au vol. Le roman saisit le battement du quartier des théâtres sans carte postale. La ville n’éblouit pas, elle avale. Et elle rend, parfois, quelque chose qu’on n’attendait plus.
Certains passages célèbrent la beauté du mensonge scénique : les illusions scéniques sont détaillées avec un amour presque artisanal. Une robe hissée au bon moment, une perruque qui change l’axe d’un visage, un projecteur qui lave un chagrin : tout compte. On devine des heures de recherches, une oreille tendue aux techniciens, aux accessoiristes, aux régisseurs. Le livre entretient ce paradoxe délicieux : connaître les ficelles n’enlève rien à la magie, elle la rend plus vive.
Mes réserves ? Une poignée de scènes s’étirent davantage qu’il ne faudrait, comme si l’autrice hésitait à appeler le noir. Parfois, les métaphores s’enchaînent et prennent le pas sur l’action. Mais le cœur bat si fort que l’élan ne se perd pas. Lorsqu’arrive la dernière représentation, j’avais l’impression d’avoir répété moi aussi, d’avoir laissé un morceau de moi dans la salle vide. Cette proximité émotionnelle, je la tiens pour la preuve d’une dramaturgie tenue de bout en bout.
| Vous aimerez si… | Vous pourriez tiquer si… |
|---|---|
| Vous aimez les romans qui sentent le plateau, la sueur, la poudre de riz. | Vous cherchez une intrigue linéaire et sans digressions. |
| Les portraits de femmes combattives vous parlent. | Les structures fragmentées vous fatiguent. |
| La précision documentaire vous séduit. | Vous préférez la pure fantaisie à la chair du réel. |
Baby Jane à Broadway: Ahava Soraruff, pour qui et pourquoi maintenant
Je recommande cette lecture à celles et ceux qui aiment plonger au cœur des arts vivants, mais pas seulement. Il y a ici une méditation sur la place que l’on s’invente dans le regard des autres. Les amoureux de récits méta trouveront un écho à leurs plaisirs : l’histoire se regarde parfois en train de se fabriquer. Si vous avez aimé les jeux de miroir entre auteur et personnage, l’énergie d’Afterworlds vous reviendra peut-être en mémoire, même si Soraruff s’ancre davantage dans la chair et la sueur du plateau.
Vous m’avez souvent demandé ce que valent les fictions qui empruntent au théâtre sans être du théâtre. Mon avis : elles fonctionnent quand elles savent élaguer le folklore pour ne garder que la tension des choix. À ce titre, cette œuvre a la densité des tragédies revisitées. En témoigne la manière dont elle convoque le mythe pour mieux le tordre, un peu comme l’a fait Antigone, réinventée en images. Le geste est différent, l’ambition est cousine : faire résonner l’ancienne voix avec la rumeur du présent.
Je tiens aussi à saluer le regard posé sur New York. Pas de skyline de carte postale : plutôt des bouches de métro qui soufflent l’hiver, des files devant la stage door, des vendeurs de bretzels aux horaires impossibles. La ville joue sa partition, tantôt antagoniste, tantôt alliée, jamais décor neutre. Cette matérialité donne de la prise aux scènes les plus intimes ; elle ancre les affrontements, les effondrements, les réconciliations dans une géographie sensible.
Sur Broadway, on ne joue jamais seul : un rôle se tient par une communauté, visible et invisible. Le roman le rappelle avec une tendresse lucide.
Parlons ambition. La satire affleure : agents qui vendent l’illusion comme un produit d’appel, directeurs artistiques en quête du coup médiatique, journalistes en mal d’angle. Mais l’ironie n’écrase pas les personnages. Même les figures les plus rudes gardent une part d’humanité. C’est ce refus de la caricature qui m’a attaché au livre. On devine un terrain connu, arpenté de l’intérieur, où chacun tente d’exister sans perdre son âme.
La question de l’obsession de la célébrité traverse l’intrigue comme une ligne de basse. Que devient la spontanéité quand tout moment est potentiellement un contenu ? Faut-il performer son propre chagrin pour qu’il soit audible ? La romance, présente mais secondaire, observe ce dilemme sans mièvrerie. Elle sert de miroir à l’héroïne : aimer quelqu’un qui n’applaudit pas, c’est accepter de ne pas être l’événement, mais la personne. Et ça, croyez-moi, c’est un virage délicat quand on a grandi sur un fil.
J’ai aussi apprécié la façon dont l’autrice s’empare du rythme. Les scènes de répétition tapent court, syncopé. Les soirs de première allongent la phrase, comme une respiration tenue. Les souvenirs d’enfance, eux, flottent, bouche ouverte, sans ponctuation parfois. Cette palette capte la cadence d’une ville et d’un corps en travail. On lit avec l’oreille, habité par les sons de Broadway, les talons qui claquent, les rideaux qui avalent, le noir qui tombe.
Voilà peut-être ce que j’attends d’un livre de scène : qu’il me donne envie d’applaudir, mais aussi d’écouter le silence après. Sur ce point, Soraruff réussit avec grâce. Elle laisse ouvertes les portes qui doivent l’être. Elle range l’accessoire, mais pas la mémoire. Et lorsqu’on referme l’ouvrage, on a la sensation d’avoir partagé plus qu’une histoire : une traversée, avec ses accrocs, ses éclats, ses zones d’ombre.
Faut-il y aller ? Oui, si vous avez envie d’un texte qui joue sur plusieurs portées à la fois, si vous aimez qu’un chapitre vous demande de respirer, de reprendre, puis de repartir. Oui, si l’idée d’un théâtre intérieur vous intrigue. Oui, si vous préférez l’émotion tenue aux effets faciles. On sort de cette lecture un peu décoiffé, riche d’images, avec l’impression que certaines phrases ont laissé de la poudre de scène sur les doigts.
Mon verdict, sans tambour ni trompette : c’est un livre à garder près de soi, à prêter avec jalousie, à relire pour le grain de voix. Une œuvre qui parle à la fois aux amateurs de planches et aux curieux de l’âme. Et si vous hésitez encore, offrez-vous au moins la première demi-heure : le temps qu’une loge s’allume, qu’un souffle se cale, qu’une comédienne se reconnaisse. Il suffit parfois d’une réplique pour comprendre que l’on vient de trouver sa place, à jardin ou à cour, dans la pénombre bienveillante d’une salle vivante.
Au fond, ce que Ahava Soraruff rappelle avec force, c’est que les destins ne se jouent pas qu’au salut final. Ils se fabriquent dans les minutes volées, les ratés assumés, les brefs instants où l’on ose être sans rôle. Et si « Baby Jane » est un fantôme qui hante, c’est aussi une arme pour reconquérir son visage. Cette dialectique entre masque et vérité, entre scène et vie, fait de ce livre un compagnon précieux, de ceux qui vous regardent encore quand les sièges ont été repliés et qu’on sort dans la nuit, un peu plus soi-même qu’en entrant.